Découverte au cinéma - Partie 1
Découverte au cinéma
Partie 1
J'ai toujours cru que l'Amour existait. J'ai juste longtemps pensé que notre monde moderne ne pouvait me l'apporter.
Soyons clair : les contes et autres histoires d'amour qu'on nous vend enfant, ce n'est plus d'actualité. Notre monde capitaliste est autant consumériste de produit que de corps, surtout dans le monde gay où le moindre détail est scruté. Je garde cependant toujours espoir, car je vois mes parents amoureux depuis que je suis tout petit. Mais, mes trente ans arrivés, je commence à perdre espoir autant pour ma vie amoureuse que sexuelle, ne trouvant aucun plaisir dans les rencontres sans lendemain, tout en ne faisant pas de rencontres à cause de ma timidité. Heureusement pour moi, j'ai de très bons amis sur qui compter pour ne pas me laisser aller.
Un surtout, veille sur moi depuis plusieurs années. Thomas, trente-deux ans, l'archétype même du mec viril : un grand brun de plus d'un mètre quatre-vingt-dix, plus musclé que le David de Michel Ange, fier de son corps et de sa belle gueule. Nous passons notre temps à nous voir, à faire des sorties ensemble ; j'ai littéralement un crush sur lui, bien que je n'aie jamais osé tenter quoi que ce soit, ni avouer quelque sentiment. Je suis bien trop timide, tandis qu'il est aussi sûr de lui qu'il s'exhibe et joue de son corps. Lorsque je vais chez lui, je trouve souvent des capotes un peu partout – bien que certaines soient celles de son grand frère, de quelques années son aîné, bien que bâti sur le même modèle de sexytude absolue.
Certains de mes collègues, au travail, pensent même que nous sommes en couple, puisque nous passons littéralement tous nos jours de repos ensemble, ainsi que de nombreuses soirées – du moins celles où il n'est pas occupé à se vider les couilles. Ces soirs là, je tourne en rond, solitaire, ou les passe avec son frère, Owen. Et si les deux frangins sont très tactiles avec moi, ce qui ne m'aide pas au niveau hormonal, j'ai tout de même un léger réconfort, Owen n'hésitant pas à ouvrir ses grands bras musclés, me servant ses gros pectoraux moelleux comme de coussins pour regarder films et séries.
Si ce n'est quelques années en plus, quiconque rencontre les deux bruns sans trop y regarder – et s'ils sont tous les deux rasés de près – a presque l'impression de voir des jumeaux. La concurrence entre eux est pire qu'entre certains hétéros : c'est depuis toujours à qui serait le plus viril, le plus musclé, aura le plus de mecs dans son lit. Pourtant, ils s'adorent, au point d'avoir voulu vivre en colocation depuis que leurs parents sont décédés. De ce que j'ai compris, bien qu'ils n'en parlent pas, Owen a servi de tuteur à Thomas à tout juste dix-huit ans, abandonnant ses études pour laisser à son frère le temps de finir sa formation de mécanicien, subvenir à leur besoin. Il a ensuite pu continuer, et finir aujourd'hui dans un bureau d'une banque privée prestigieuse. La complicité entre les deux n'est donc pas à prouver, et je plains celui qui finira par séduire l'un des deux, laissant l'autre solitaire : je n'ai aucun doute qu'il faudra savoir supporter les deux.
Pour ma part, entre deux caresses mal placées, câlins divers et témoin de chamailleries entre frangins, je trouve que je ne suis pas à plaindre. Même si, avouons-le, je ne serai pas contre trouver un régulier à défaut du grand Amour. Mais, las de chercher, et ne pouvant coucher sans avoir un minimum d'alchimie, je supporte les taquineries des deux bruns, qui n'en finissent pas de me demander qui sera l'élu de ma vie, ou, de façon plus beauf comme ils disent :
- Alors, t'as pris un coup de bite ? T'avais l'air plus détendu aujourd'hui.
Classe hein ? Et c'est comme ça tous les jours. Mais je pardonne toujours leurs blagues, qui me font bien souvent rire. Et puis, personne n'est parfait ! Ils ne pouvaient pas être à la fois de véritables beaux gosses, bons au lit et romantique à souhait ! Enfin pour ce qui est du lit, je me base sur les compte-rendus des exploits que ne se gênent pas de raconter les deux obsédés. Généralement pour me dire que je devrais profiter de mon corps, qu'ils ont aidé à muscler. Mais même sportif, un timide reste timide. Et puis, je m'en voudrais trop de tomber amoureux d'un autre ! Depuis le temps que je fantasme sur Thomas (ou même Owen...), que je passe mon temps avec, je n'ai pas envie de tout laisser. Ma vie, aussi imparfaite soit-elle sur certains points, n'est certainement pas malheureuse.
C’est du moins ce dont j'essaie de me convaincre une fois de plus au travail, regardant l’horloge et les clients défiler. Et s'il m'arrive de regarder mon téléphone un peu trop longtemps, espérant un message qui ne vient pas, j'ai au moins ça : un ami. Un vrai. Le genre qu'on n'a pas besoin d'appeler pour qu'il devine qu'on ne va pas si bien, et avec qui je parle toute la journée par message bien que je passe mon temps avec.
C'est lui, d'ailleurs, qui m'a proposé ce jeudi-là.
« 16h05 - Ciné ce soir ? Le nouveau film gay dont tu m'as parlé passe encore. Dernière séance à 21h30 si tu veux pas le rater. Tu finis toujours à 20h c’est ça? »
J'ai relu le message trois fois, comme si les mots allaient changer de sens à force de les fixer. Une simple invitation, comme d’habitude. Rien de plus, bien qu’il m’ait choisi pour passer sa soirée, comme d'habitude. C'est ce que je me suis répété en tapant ma réponse, en effaçant, en retapant.
« 16h09 - Oui, 20h. Tu passes me prendre ? »
Non, ce message est trop sec. Pas assez naturel. J'ajoute un point d'exclamation, le retire, pour le remettre. Pourquoi est-ce que je dois toujours tout compliquer ? Au final j'envoie un simple « oui, c’est encore 20h ^^ » — et repose mon téléphone comme s'il m'avait brûlé les doigts. Quelques minutes passent, pendant lesquelles je me ronge les sangs, imaginant déjà qu’il a trouvé mieux à faire avec un minet, contacté via une des applications dont il n’arrête pas de me vanter les intérêts. Dès qu’il vibre, je sursaute et attrape le carré brillant, ignorant le client devant moi.
« 16h31 - Cool, je passe te prendre, on ira au resto avant. Sors à l’heure, j’ai déjà la dalle. »
Autant dire que les 3h29 restantes jusqu’à la libération de ma journée de calvaire (car pour rappel, travail viendrait de tripalium , un instrument de torture…) passent très vite. 20h pétante, me voilà dans la rue, à chercher mon grand brun sexy. Sauf que j’ai beau regarder dans tous les sens, je ne le vois pas, assis négligemment sur sa moto, le casque devant lui, une main dessus, les biceps avec la veine saillante à demi contractés par sa position détendue.
Je déverrouille mon téléphone pour vérifier qu’il n’a pas annulé en dernière minute, quand j’entends mon prénom :
- Hey, Valentin ! On est là, beau p’tit cul !
Je me retourne, mon cœur fait un looping totalement disproportionné pour une simple phrase d'accueil. Thomas est là, adossé à la voiture garée un peu plus loin que prévu, ce sourire en coin qui devrait être interdit par une quelconque convention internationale. Ce sourire-là, précisément, qui depuis cinq ans a le pouvoir de me réduire en un tas de certitudes fondues - autant que ses gros biceps, bien visibles avec un débardeur blanc moulant, sur un short marine serré qui complète le tableau. Les quelques passants le regardent avec un mélange d’envie et de désir, mais, comme à son habitude, il ignore les autres et reste les yeux vissés sur moi. À côté de lui, Owen referme la portière et me fait un signe de la main, ce sourire tranquille qui contraste toujours avec l'agitation permanente de son petit frère — et qui, je dois bien l'admettre, a son propre pouvoir de destruction massive sur mes défenses hormonales.
- T'façon t'étais increvable dans cette tenue, dit Thomas en m'évaluant de haut en bas sans la moindre discrétion. Allez, monte, j'ai réservé une table.
Increvable. Je m'accroche à ce mot pendant une bonne dizaine de secondes, perplexe, cherchant dans son ton une intention qui n'y est probablement pas. Est-ce un compliment positif ? Avec cette désinvolture, ça ne veut sans doute rien dire de plus qu'un compliment en passant. Ou ça ne veut rien dire. Sans doute.
- Salut Valou, lance Owen en venant carrément me serrer dans ses bras avant que j'aie le temps de dire quoi que ce soit. Ça faisait un bail.
- Genre trois jours, corrige Thomas.
- Justement, un bail.
L'étreinte d'Owen dure peut-être une seconde de trop, ou peut-être que c'est moi qui compte mal, trop occupé à noter la chaleur de ses bras, l'odeur de sa veste, cette manière qu'il a d'être proche sans que ça paraisse calculé. Je ne sais jamais quoi faire de ce que je ressens face à lui — un écho, un vertige plus discret que celui que me provoque Thomas, mais bien réel quand même. Comme si mon cœur avait décidé, sans me consulter, que la famille entière était son problème. Je note que lui doit aussi juste rentrer du travail, car il a toujours son costume - en lin, heureusement pour lui avec la chaleur.
Je monte à l'arrière, laissant les deux frères devant, et j'en profite pour observer la nuque de Thomas, son épaule arrondie par les muscles, la courbe de son biceps, la façon dont il conduit un poignet posé négligemment sur le volant, en pestant contre chaque feu rouge comme s'ils lui étaient personnellement destinés. Je pourrais écrire un roman sur ce corps, ou au moins un éloge. Le trajet est ponctué par leurs chamailleries habituelles — Owen qui critique la conduite de Thomas pour l’embêter, Thomas qui menace de le déposer sur le bord de la route — et moi qui les regarde tous les deux avec ce mélange d'affection et de désespoir muet qui doit sûrement se voir sur mon visage, si seulement l'un d'eux prenait la peine de se retourner.
Nous voilà bientôt attablés dans ce petit resto italien qu'ils affectionnent tous les deux, bien que les employés soient espagnols, celui où le patron les appelle par leur prénom, et par extension moi aussi maintenant. Je m'assois en face de Thomas — toujours, sans même y réfléchir, comme si mon corps avait pris cette décision-là pour moi depuis longtemps — et Owen se glisse à côté de moi, son bras frôlant le mien sur la banquette commune.
On parle toujours de tout, de rien - la continuité de nos messages de la journée, qui était elle-même une continuité de notre discussion d’hier. Owen raconte sa semaine, une anecdote sur une mamie complètement gaga qui a laché des caisses devant lui, avec ce calme et ce sérieux qui le caractérise pendant que nous pouffons de rire. Mon cerveau cependant retient cette façon qu’il a de poser sa main sur mon épaule quand il rit vraiment, sans y penser, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde — et chaque fois, je sens une chaleur remonter, moitié plaisir, moitié panique, et cette question idiote qui tourne en boucle : pourquoi ça me fait autant d'effet, venant de lui ? Je n'ai jamais su répondre. Peut-être que tomber amoureux de l'un rend logiquement plus vulnérable à l'autre, si semblable, comme si Thomas avait ouvert une brèche que son frère pouvait désormais facilement emprunter.
Dès que notre pizza arrive, le vin aidant — enfin, surtout le leur, moi je sirote mon jus de fruit, certain que l’alcool peut me trahir — la conversation dérive, comme toujours avec ces deux-là, vers un terrain que je maîtrise nettement moins bien :
- Alors, toujours pas de rencontre ? lance Thomas, mine de rien, en piochant une olive dans mon assiette sans demander la permission.
- Toujours, oui. Contrairement à toi et ton armée de matchs.
- Jaloux ?
Tu n'as pas idée. Je manque de m'étouffer avec mon verre, moins à cause de la question qu'à cause de la vérité qu'elle frôle sans le savoir. Owen, en face — enfin, à côté, mais dans mon champ de vision permanent — observe l'échange avec un sourire amusé, pas du tout pressé d'intervenir, et je me demande, l'espace d'un instant traître, ce que ça ferait si c'était lui qui me posait la question à la place de son frère.
- N'importe quoi.
- Mais si, avoue. Remarque, je te comprends, j'suis irrésistible.
- Ça, confirme Owen sans lever le nez de son verre, c'est malheureusement vrai. J'ai vécu avec lui, j'ai fini par l'accepter.
- Merci frérot.
- Y'a pas de quoi.
Il dit ça avec un tel aplomb, une telle évidence, que je ne sais jamais si c'est de l'humour ou de la provocation pure. Sans doute un peu des deux, avec eux. Et moi, coincé entre les deux, je ne sais plus très bien où regarder — vers celui que j'aime depuis trop longtemps pour l'avouer, au regard rieur, ou vers celui qui, sans jamais rien demander, le regard tendre, a fini par se faire une petite place dans le chaos de mes sentiments.
- Et toi alors, continue Thomas, ça fait combien de temps que t'as pas... enfin tu vois. A quand remonte ton dernier coup de bite?
Je sens la chaleur me monter aux joues avant même qu'il termine sa phrase.
- Thomas.
- Quoi, c'est une question légitime ! insiste-t-il, ravi de me voir me décomposer. Je pense à ton bien-être ! Genre t'as une technique particulière pour draguer et te faire…
- On peut parler d'autre chose ?
- Ah non, justement, c'est intéressant. C’est même essentiel de relâcher la pression! Moi par exemple, l'autre fois, avec un petit minet…
Owen pose enfin son verre, et au lieu de calmer le jeu comme je l'espérais, enchaîne avec ce ton posé qui rend chaque mot deux fois plus embarrassant :
- Franchement Valou, je m'inquiète aussi pour toi, on est pareil tous les deux là-dessus, lui et moi. C'est juste que moi je le dis avec plus de tact.
- Y'a pas plus de tact, tu dis les mêmes trucs mais tu souris en le disant.
- C'est ça le tact, frérot.
Je les écoute se renvoyer la balle, hoche la tête au mauvais moment, et prie pour que le sujet s'épuise avant que je ne prenne feu — tout en pensant, malgré moi, que je suis officiellement l'homme le plus mal placé du monde pour juger qui, des deux, est le plus dangereux pour ma tranquillité d'esprit. Ils finissent par m’arracher la vérité, que cela fait plusieurs mois sans sentir un corps contre le mien. Je voudrais disparaître sous la table, plutôt que regarder ces corps de mâle virils qui attisent mon désir autant qu’ils m’intimident. Je sais bien que je n’ai ni leur sex-appeal ni leur confiance !
- T'es tout rouge, remarque Thomas, visiblement très fier de lui.
- C'est le vin.
- T'as bu du sans alcool.
- C'est... la sauce tomate et ma pizza. Elle est épicée.
Il éclate de rire, ce rire un peu trop sonore qui fait se retourner deux tables, et Owen glisse une main dans mes cheveux en passant, un geste presque distrait, avant de dire d'un ton doux qui ne m'aide absolument pas :
- T'es mignon quand t'es gêné, tu sais.
- J’adore quand tu deviens tout rouge comme ça.
- Je sais, j’ai remarqué, marmonnais-je.
Je maudis intérieurement chaque seconde de cette soirée, qui me fait rire et rougir sans effort. Pourquoi a-t-il fallu que la vie mette sur mon chemin ces deux grands bruns si canons, l’un allumant une jalousie d'un seul mot, l'autre qui me caresse les cheveux comme si de rien n'était, et moi au milieu, définitivement incapable de démêler ce que je ressens — sinon que je ne changerais ce moment pour rien au monde.
- Allez, mange, on va être en retard pour le film, tranche Thomas.
- Ouvre grand la bouche et avale tout !
Je regarde Owen avec de grands yeux. D’où me sort-il une chose comme ça ? C’est Thomas normalement qui sort des phrases tendancieuses ! Ils ricanent de concert, leur assiette déjà vide devant eux. Owen pose un coude sur la table, Thomas croise les bras. Je décide pour une fois de rentrer dans leur petit jeu, surtout que la main d’Owen dans mes cheveux créé un porno sur mesure dans mon esprit - le genre où l’un des deux présenterait son gros salami italien à ma bouche tout en me murmurant des “good boy” de sa voix grave, la main jouant avec mes boucles rousses. Je roule la demi pizza qui traîne dans mon assiette et enfile la moitié dans ma bouche. Evidemment, la sauce tomate me coule sur les doigts, et je dois m’y reprendre à deux fois pour tout avaler avant de me lécher les doigts, mais je jurerais que les deux bruns me dévorent du regard, Thomas remet même en place son paquet dans son short moulant, dans lequel sa demi molle laisse voir une barre épaisse visible lorsqu’il se lève pour aller régler notre repas. Owen, quant à lui, retire discrètement sa veste et ouvre les premiers boutons de sa chemise en se raclant la gorge. Satisfait, je me laisse guider vers la sortie, une main posée sur chaque épaule, encadré par les deux hommes de ma vie. Et tant pis si je commence à avoir un peu chaud, collé à ces montagnes de muscles !
Le trajet jusqu'au cinéma se fait à pied, dans la bonne humeur habituelle, Thomas peste contre chaque feu, qui passe au rouge à chacun des passage piéton que nous devons emprunter, comme si la ville entière avait organisé un complot personnel contre lui.
- Sérieux, cinq minutes de marche et on se tape les trois feux rouges. Trois !
- C'est censé ralentir, Thomas, c'est le principe des feux, note Owen d'un ton parfaitement égal. Et ce n’est pas un drame si on rate les pubs.
- Ben justement si, c'est un scandale.
Toujours encadré par les deux frères, leur main ayant fini par retrouver leur place à côté de leur corps, je les écoute se chamailler sans grande conviction, davantage pour le sport que par réelle contrariété. On arrive enfin en vue du cinéma, Thomas accélère le pas avec l'énergie d'un homme qui vient de gagner une bataille personnelle contre l'urbanisme français.
- Bon, on prend quoi, popcorn sucré ou salé ?
- Les deux, répond Owen sans hésitation, comme s'il s'agissait d'une évidence biblique.
- On n'a pas les moyens pour les deux, râle Thomas en fouillant ses poches.
- T'as les moyens pour ton troisième abonnement d'appli de rencontre par contre.
- C'est pas pareil, ça c'est un investissement.
Je pouffe malgré moi, ce qui attire immédiatement l'attention de Thomas, qui pivote vers moi avec un sourcil levé.
- Toi, tu dis rien, t'es censé être de mon côté.
- J'ai rien dit !
- T'as ri. C'est pire.
Je lève les yeux au ciel. Trois applis? Il doit vraiment niquer tout ce qui bouge… Mon ventre se noue et je me renfrogne. Owen semble deviner mon trouble car il passe une main réconfortante dans mon dos.
On arrive devant la caisse, où une queue s'est formée — pas énorme, mais suffisante pour que Thomas commence déjà à s'agiter comme si chaque seconde d'attente le vieillissait prématurément. Owen, lui, en profite pour lire à voix haute l'affiche des films, avec un sérieux de commentateur sportif. Je ne l’écoute pas vraiment jusqu’à ce qu’il s’adresse à moi :
- « Une histoire d'amour bouleversante entre deux âmes que tout opposait. » Ça te parle, Valou?
Je manque de m'étrangler avec ma propre salive.
- Aucune idée de ce que tu racontes.
- Je parle du film, hein. Pourquoi, toi tu pensais à quoi ?
Thomas, qui n'a manifestement rien suivi de l'échange, intervient avec la subtilité d'un marteau-piqueur.
- Il pensait à rien, il est juste tout rouge depuis le resto, c'est son état normal maintenant.
- C'est la chaleur, je grommelle pour la troisième fois de la soirée, sentant que cet argument commence sérieusement à s'user.
- Ah oui, la fameuse "chaleur", répète Owen avec un sourire qui en dit visiblement bien plus long que ce qu'il laisse entendre.
Arrivé à la caisse, c'est la guerre des places : Thomas veut être au milieu de la rangée, Owen préfère le fond, moi je n'ai techniquement pas d'avis mais je me retrouve malgré tout au cœur des négociations.
- Valou tranche, décide Thomas.
- Valou tranche rien du tout, corrige Owen, on va juste s'asseoir au fond, là où y’a de la place pour les jambes. Essaie un peu d’être normal au lieu de faire un cirque partout où on va.
- On n'est pas des gens normaux, on est une famille recomposée bancale avec un cinéphile névrosé au milieu.
Je lève les mains en signe de reddition, refusant catégoriquement d'être arbitre dans ce débat, pendant que la caissière nous regarde avec l'expression de quelqu'un qui a déjà vu passer bien pire ce soir.
- Trois places, milieu de rangée, tranche finalement Owen en tendant sa carte. Fin de la discussion. Et deux pop-corn, un sucré, un salé.
- T'as gagné parce que t'as la carte bleue, c'est pas une victoire honnête, marmonne Thomas en le suivant vers l'entrée.
Et moi je ferme la marche, les pop-corn serrés contre moi, en pensant que non, décidément, je ne changerais ces deux idiots pour rien au monde — même si l'un d'eux vient de me piquer une poignée de pop-corn et de me mettre une petite tape sur les fesses sans demander la permission, évidemment. J’interpelle Thomas pour qu’il tienne les pots le temps que j’aille aux toilettes et ignore sa remarque qu’il voudrait bien m’accompagner aussi; Owen me suit en revanche.
Par chance pour moi, les toilettes du cinéma sont désertes à cette heure, seul le bourdonnement discret d'un néon un peu fatigué meuble le silence. Owen pousse la porte derrière moi avec une décontraction déconcertante, comme si suivre quelqu'un aux toilettes était la chose la plus banale du monde. Il s’adosse au mur et me regarde pendant que j’hésite à utiliser une cabine ou une pissotière puisque je ne suis pas seul.
- Tu sais que c'est bizarre, ce que tu fais là?
- Quoi, je peux pas avoir envie de me laver les mains ?
- T'as touché à rien depuis qu'on est sortis du resto.
- Détail.
Il s'appuie contre le mur carrelé, bras croisés, et m'observe avec ce sourire tranquille qui ne veut jamais rien dire de simple. Je m'approche du miroir, prétextant vérifier je-ne-sais-quoi sur mon visage, principalement pour éviter son regard qui a le don de me faire perdre tous mes moyens.
- Thomas a dit que tu voulais qu'il t'accompagne, dit-il, une pointe d'amusement dans la voix. Je suis un peu vexé, tu préfères mon frère à moi maintenant ?
- Je préfère personne, ça me bloque alors que j'avais juste besoin de faire pipi, pas d'un comité d'accueil.
- Et pourtant me voilà.
Il se décolle du mur, s'approche du lavabo d'à côté sans quitter mon reflet des yeux dans le miroir, et prend tout son temps pour ouvrir le robinet — comme s'il cherchait vraiment une excuse pour rester, ce qui, connaissant Owen, est probablement exactement le cas.
- Tu sais, reprend-il d'un ton faussement détaché, Thomas a raison sur un truc.
- Sur quoi ?
- T'es tout rouge depuis tout à l'heure. Et ça ne peut pas être un coup de soleil puisqu’on a mangé à l’intérieur.
Je sens mes joues confirmer instantanément sa théorie, ce qui est évidemment le pire moment possible pour que mon corps décide de me trahir.
- C'est le stress des toilettes publiques.
- Ah, bien sûr. Le fameux stress des toilettes publiques vides, répète-t-il, pas dupe une seconde, en s'essuyant les mains avec une lenteur suspecte.
Il se rapproche, juste un peu, cette proximité tranquille et sans gêne qui semble tellement naturelle chez lui et tellement dévastatrice chez moi.
- Tu sais, Valou, si un jour t'as un truc à dire — à n'importe qui — t'as pas besoin de virer cramoisi à chaque fois. On ne mord pas.
- Je vois pas de quoi tu parles.
- Bien sûr que non.
Il m'adresse un dernier sourire, ce sourire qui laisse toujours planer un doute délicieux et insupportable, avant de rouvrir la porte.
- Bon, allez, dépêche-toi de faire ce que t'avais à faire, Thomas va finir par manger tous les pop-corn tout seul dehors.
Et il sort, me laissant seul face au miroir, le cœur en pleine débandade, à me demander pour la centième fois de la soirée si j'imagine des choses ou si, décidément, je suis vraiment le pire cas désespéré de ce cinéma.
Une fois seul, je vide ma vessie et me presse de me laver les mains pour retrouver les deux garçons qui m’attendent. Le regard entendu qu’ils se lancent, comme s’ils venaient de s’échanger un secret, me met mal à l’aise. Ils s’abstiennent de remarque, pour une fois, et nous rentrons dans la salle, alors que le générique de la fin des publicités défile à l’écran. A peine installés, la lumière s’éteint, me laissant dans l’impossibilité de savoir lequel des deux a le pop-corn sucré.
Dans l’obscurité, faiblement éclairé, je regarde l’un et l’autre, dont le regard est fixé sur l’écran. Ils ont les bras sur les accoudoirs, main vers le haut, je n’ose pas me détendre. L'envie de dessert est cependant la plus forte. Je descends à taton vers le pot de pop-corn de Thomas, supposant que c’est lui qui aura le sucré, mais il soulève soudain le bras, me plaquant la main sur ses abdos, et plus bas la bosse qui n’a pas diminué, bien au contraire! Je retire ma main plus vite que si elle était dans un nid de serpents, sous ses yeux étincelants.
- J’ai les salés ! C’est de l’autre côté pour toi. Enfin tu peux laisser ta main par contre.
Je ne dis rien, les yeux sur le film qui commence, présentant un mec baraqué en dessin animé, caricature légèrement exagérée des deux bruns qui m’entourent. Sauf qu’Owen aussi s’y met, alors que je rigole du personnage qui s’exhibe aussi facilement qu’eux, en me présentant entre ses doigts le maïs explosé. J’ouvre docilement la bouche, médusé, pendant qu’ils s’empressent chacun d’attraper une de mes mains. Je dois actuellement pouvoir faire cuire un œuf sur mes joues.
Le côté tactile ne s’arrête pas du tout, puisque voyant que je me laisse dorloter et nourrir, les deux garçons me présentent tour à tour de quoi me remplir la bouche. Les doigts de Thomas finissent par s’attarder sur mes lèvres, suivi d’Owen qui me tend une poignée complète, me remplissant la bouche par la même occasion. C’est là que je proteste enfin, j’ai ma dose de sucrerie pour la soirée.
Je finis par récupérer mes mains, non sans un dernier regard noir adressé à chacun, et me réinstalle contre le dossier de mon siège avec la dignité qu'il me reste — c'est-à-dire pas grand-chose. Sur l'écran, l'histoire s'installe doucement, et malgré moi je me laisse happer par le récit, oubliant peu à peu les deux allumeurs adorables et infernaux qui m'encadrent.
Le film prend un tournant plus grave, et sans que je m'en rende compte, ma mâchoire se serre, mes yeux commencent à picoter. La madeleine que je suis est toujours sensible à ce genre de scène qui vous prend au dépourvu, silencieuse et injuste, et je sens ma gorge se nouer avant même d'avoir eu le temps de me préparer émotionnellement. Je renifle discrètement, en essayant de faire croire que c'est un simple frisson dû à la climatisation, hautement probable vu sa fraîcheur mais improbable par l'îlot de chaleur dégagé par mes fauteurs de trouble mais bon, on fait avec les excuses qu'on a.
Une main se pose alors sur la mienne — Owen, cette fois, sans un mot, sans même détourner les yeux de l'écran, comme s'il avait senti le changement avant même que je réagisse. Il ne dit rien, ne fait aucun commentaire, se contente simplement d'entrelacer ses doigts aux miens dans le noir. De l'autre côté, Thomas se penche légèrement vers moi.
- Ça va ? chuchote-t-il, sa voix étonnamment douce pour une fois, dénuée de toute moquerie.
- Ouais, ouais. Ils exagèrent avec la clim ici.
- T'es sûr que c'est pas autre chose ?
Je lui donne un coup de coude, mais sans grande conviction, davantage touché qu'agacé par sa sollicitude maladroite. Il ne rajoute rien, se contente de rester un peu plus proche qu'avant, son épaule contre la mienne, comme un point d'ancrage silencieux — et accessoirement une source de chaleur bienvenue, si je devais vraiment jouer le jeu de mon propre mensonge.
Heureusement, l'histoire ne s'attarde pas dans le drame, et quelques minutes plus tard, un moment particulièrement absurde entre deux personnages secondaires fait basculer dans le fou rire. Le mien explose sans prévenir, encore fragile de l'émotion précédente, ce qui rend mon hilarité totalement disproportionnée par rapport à la blague elle-même.
- Bah alors, chuchote Thomas, hilare, tu pleures de froid et tu ris en même temps maintenant ?
- Ferme-la, j'articule entre deux hoquets de rire, en essuyant mes yeux du revers de la main.
- C'est officiel, glisse Owen à mon oreille, toujours aussi peu discret que son frère malgré son calme apparent, t'es l'être humain le plus attendrissant que je connaisse. Comme le petit twink du film.
Je ne réponds rien, incapable de formuler quoi que ce soit de cohérent, coincé entre les rires qui continuent de me secouer entre l’épaule de Thomas et la main d’Owen qui n'a toujours pas lâché la mienne dans l'obscurité complice de la salle. Un frisson me traverse, une main se pose sur ma cuisse. J’entends de loin l’un des deux frères marmonner que j’ai les jambes glacées, ce qui conduit les deux frangins à s'approprier une place dessus avec leur grande paluche, tandis que leur autre main attrape les miennes pour venir les coller contre leur torse.
Le film continue de dérouler son histoire, mais honnêtement, je suis bien incapable d'en raconter la moindre scène à partir de cet instant. Toute mon attention s'est réduite à un point : ces deux mains posées sur mes cuisses, immobiles mais présentes, brûlantes malgré le prétexte du froid qui les a faites atterrir là. Je n'ose pas bouger, pas respirer trop fort, de peur de rompre ce silence tendu qui s'est installé entre nous trois.
Rien ne se passe. Rien, sinon ce contact qui s'étire, minute après minute, ce poids tranquille qui n'avance ni ne recule, et mon cœur qui bat si fort que je suis persuadé qu'ils doivent l'entendre par-dessus la bande-son du film, irriguant un point que j’ai toujours choisi d’ignorer en leur présence. Je fixe l'écran sans le voir vraiment, les images défilant sans laisser la moindre empreinte, toute mon existence résumée à ce triangle de points de contact — deux mains sur mes jambes, les deux miennes plaquées contre deux torses qui respirent un peu trop régulièrement pour être totalement détendus.
Le générique de fin finit par apparaître, et avec lui, la lumière de la salle se rallume progressivement, arrachant tout le monde à cette bulle d'obscurité complice. Je cligne des yeux, découvre que nous ne sommes que trois dans la salle. Je reprends ma respiration, désorienté comme après être resté trop longtemps en apnée, avant de tourner le visage — d'abord vers Thomas, puis vers Owen — et ce que j'y découvre me coupe instantanément le souffle.
Ce n'est pas de la gêne que je lis sur leurs visages, ni le sourire taquin habituel. C'est un regard appuyé, direct, presque grave dans son intensité, de ceux duquel on ne se détourne pas. Thomas ne sourit plus de sa manière habituelle, désinvolte — il y a quelque chose de plus brut dans ses yeux, quelque chose qui me fixe sans chercher à se cacher. Owen, à côté, affiche ce même calme trompeur que d'habitude, sauf que sa mâchoire est légèrement crispée, son corps contracté, et que ses doigts n'ont toujours pas quitté les miens.
Et puis, malgré moi, mon regard dévie — vers le bas, une fraction de seconde à peine, suffisante pour remarquer ce que la position de leurs vestes n'arrive plus tout à fait à dissimuler. Je me fige, le visage en feu, ne sachant plus où poser les yeux, cette découverte achevant de me couper toute capacité de parole cohérente pour le reste de la soirée.
- Valou, commence Thomas, d'une voix plus rauque que d'habitude.
Je ne réponds rien. Je crois que, pour la première fois de ma vie, j'ai officiellement perdu l'usage de la parole. Heureusement pour moi, son humour refait surface, pressé par quelque chose que je n’ai jamais connu envers moi, chez lui avant ce jour.
- Bébé, je crois que j’ai choppé l’hétérose aussi, il faut que tu m’aides.
Je le regarde, complètement pétrifié, incapable de savoir si je dois rire de sa blague ou fondre littéralement sur place face à ce qu'elle sous-entend. C'est Owen qui tranche le silence, sa main lâchant enfin la mienne pour venir se poser doucement sur ma joue, m'obligeant à tourner le visage vers lui.
- Il a jamais su y aller en douceur, murmure-t-il, un sourire flottant sur ses lèvres. Moi je préfère attendre la permission.
Et avant que je puisse formuler la moindre réponse, il se penche, lentement, me laissant tout le temps du monde pour reculer si je le souhaitais. Je ne recule pas. Ses lèvres trouvent les miennes avec une douceur presque déroutante après tous ces mois d'hésitation, de sous-entendus, de gestes ambigus — un baiser calme, posé, qui a le goût du pop-corn et celui, bien plus enivrant, de quelque chose que j'attendais sans oser me l'avouer.
Je n'ai même pas le temps de reprendre mon souffle qu'une main se glisse dans ma nuque, moins patiente que l'autre. Thomas ne demande rien, lui — il attend simplement qu'Owen se recule, à peine, avant de prendre sa place avec une urgence qui contraste totalement avec la tendresse précédente. Son baiser est plus insistant, plus affamé, comme s'il rattrapait d'un coup toutes ces années de blagues déplacées et de sous-entendus jamais assumés.
- Depuis le temps, souffle-t-il contre mes lèvres, entre deux baisers volés.
Je suis pris entre les deux, incapable de choisir, ne voulant d'ailleurs choisir personne, la tête complètement vidée de toute pensée cohérente, quand la porte de la salle se pousse soudainement, suivie d'un raclement de gorge peu amène.
- Euh. Messieurs ?
Nous nous figeons tous les trois d'un coup, comme surpris en flagrant délit — ce qui, techniquement, est exactement le cas. Un homme en polo siglé du cinéma se tient dans l'allée, un trousseau de clés à la main, l'air visiblement peu impressionné par le spectacle.
- La séance est terminée depuis vingt minutes, on ferme la salle.
Thomas se redresse le premier, absolument pas gêné, arborant ce sourire qui ne trompe jamais personne.
- On appréciait le générique de fin.
- Ouais, j'ai vu ça, répond le projectionniste, un sourcil levé, pas dupe une seconde. Allez, dehors, j'ai un dernier ménage à faire avant de rentrer chez moi.
Owen se lève sans un mot, tirant Thomas par la manche pour éviter qu'il ne s'attarde en tentative de justification supplémentaire, et je les suis, les jambes flageolantes et les joues probablement plus rouges que jamais. Ils me reconduisent à la voiture le corps collé au mien, leur bras autour de ma taille en un geste possessif, comme s’ils avaient peur que je m’échappe.
Le trajet jusqu'à la voiture se fait dans un silence chargé, ponctué uniquement par nos respirations un peu trop rapides et le bruit de nos pas sur le trottoir. Leurs bras ne me lâchent pas, chacun ayant revendiqué son côté comme un territoire, et je me sens porté davantage que je ne marche vraiment, encore étourdi par ce qui vient de se passer.
- On rentre, décide Thomas, d'une voix qui ne laisse aucune place à la discussion.
- Chez nous, précise Owen contre ma tempe, ses lèvres effleurant ma peau à peine, comme pour tester ma réaction. Ça te va ?
Je hoche la tête, incapable de produire le moindre son cohérent, et Thomas laisse échapper un petit rire satisfait avant de presser le pas vers la voiture.
Le trajet est un supplice. Je suis coincé à l'arrière avec Owen cette fois — Thomas ayant argumenté, non sans logique, qu'il valait mieux qu'il garde les deux mains sur le volant — et la proximité ne fait qu'attiser ce feu qui couve depuis le cinéma. Les mains d'Owen ne quittent pas ma peau, remontant partout, avant de redescendre, juste assez pour me faire perdre le fil de mes pensées, tandis que le regard de Thomas croise le mien dans le rétroviseur à intervalles bien trop réguliers pour être innocents.
- Tu conduis ou tu mates ? le charrie Owen sans grande conviction.
- Je fais les deux très bien, merci.
L'appartement n'est heureusement pas loin, et les minutes s'étirent comme des heures jusqu'à ce que Thomas se gare n'importe comment, visiblement bien plus pressé de rentrer que de respecter les lignes du parking. À peine sortis de la voiture, leurs mains retrouvent ma taille, mon dos, s'entremêlant presque entre elles tant ils semblent tous les deux déterminés à garder un contact permanent avec moi. C’est comme être entouré par un seul corps massif à quatre bras.
- T'façon j'te préviens, souffle Thomas contre mon oreille en ouvrant la porte de l'immeuble, cette fois j'ai plus l'intention de faire semblant que c'est juste amical.
- Il a jamais vraiment su faire semblant, ajoute Owen en riant doucement, guidant ma main vers l'ascenseur.
- Parce que toi tu y arrivais mieux ?
La montée jusqu'à leur étage se fait dans un silence électrique, aucun de nous trois n'osant plus vraiment parler, chaque seconde chargée d'une attente presque douloureuse. Quand la porte de l'appartement se referme enfin derrière nous, plongeant notre trio dans l'intimité tant espérée, je comprends que cette soirée, décidément, est loin — très loin — d'être terminée.




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